Turning Trauma into Beauty

 Isabelle.D — Turning Trauma into Beauty  — 19 janvier au 4 mars 2023

Gallery Nosco ::  43 Rue Lebeau, Sablon, Bruxelles

L’œuvre d’Isabelle.D est une œuvre tissée, crochetée, éfaufilée. Comme souvent lorsqu’il s’agit d’œuvres textiles, on y ressent le temps de manière inéluctablement aigüe. Le temps qu’il a fallu pour produire chacune de ces mailles. Et comme souvent avec les œuvres textiles, on y ressent le corps de l’artiste de manière remarquablement persistante. Les doigts qu’il a fallu, agiles, pour tisser chacun de ces fils. C’est tout le sel du travail d’Isabelle.D ; l’écume d’un temps de travail tout-plein trop-plein, où juste ce qu’il faut pour convenir à cet être là qui ne s’arrête pas de travailler. L’exposition est une marée chromatique, une vague, surtout violacée, qui se dilue en particules pastel, déferle, s’amortit. C’est un bleu, au sens d’ecchymose. L’issue d’une pratique journalière, persistante et curative.

Isabelle.D a grandi en Algérie. Elle a un grand-père maternel français-algérien. Un grand-père « exploité-exploitant » elle dit. Elle dit aussi qu’elle connaît les souffrances du peuple algérien. Et d’autres souffrances, des bleuissures, des meurtrissures de corps féminins, de corps familiers, de corps de son sang. Des femmes qu’elle adore. Il est question de tristesses camouflées par des couleurs vives et de bleus dissimulés par d’autres couleurs. Une palette autobiographique et autodidacte.

D’ailleurs comment fait-elle avec les textiles ? Version kaketsugi — l’art japonais de la couture-réparation invisible — ils lui arrivent par petits morceaux au moment d’un deuil : des époux donnent ce qu’il reste dans un panier à ouvrage. Elle démonte, fil à fil. Elle source aussi elle-même, va les chercher là où le travail la mène. Ceux là aussi, elle les défait, refait, crée ses couleurs, ses textures. Parfois parce qu’ils viennent d’un lieu où elle a vu quelque chose de douloureux. Ainsi Isabelle.D a sa propre palette, aucune couleur n’est comme elle a été. Avec ces couleurs, elle peint quelque chose où il n’y a pas de vide — et pas de silence.

Raconter son histoire, ou les traumatismes de l’enfance ? Ne pas le faire n’est même pas une question de pudeur, elle n’en aurait surtout « pas le courage ». Mais la broderie, le crochet, qu’elle pratique depuis l’enfance, ça c’est bien. C’est le ressassement qu’il lui faut. Par le plastique, par le fil, par les nœuds, visibles ou invisibles, par cordons ombilicaux qui se tendent, s’enroulent ou craquent.

La peintre, philosophe et psychanalyste Bracha L. Ettinger a écrit à propos de sa propre œuvre : « Le passage du choc via le trauma au témoignage à part entière peut prendre 40 ans. Ça demande un langage[1]. » Nicolas Bourriaud a ajouté à son propos : « Ettinger invente une peinture d’histoire qui n’évoque jamais le passé. […] elle ne peint ni l’holocauste, ni la guerre, mais les traumatismes qu’ils ont généré. […] Son travail relève ainsi de la traumatologie : c’est une étude générale du choc. Le trauma est une blessure subie par l’organisme, et le traumatisme est la blessure qui en résulte[2]. »

La traumatologie.

Un jour Isabelle.D a dit une grande vérité. On lui a dit qu’il fallait se taire.

Elle a finalement trouvé un langage.

En découvrant le travail d’Isabelle.D, j’ai évidemment songé au travail de Margaret et Christine Weirthem. Il n’est pas toujours complètement utile de mentionner des similitudes formelles entre deux œuvres — et les sculptures des sœurs racontent des histoires de coraux, de mort végétale et animale et de mathématiques — mais dans le cas de ces deux pratiques il se produit quelque chose à les tenir ensemble derrière les paupières. On visualise l’écho puissant d’une technique-matière qui se diffuse, entre les lieux et les corps les plus éloignés, parce qu’elle est la plus adéquate : compulsive et vive, elle est celle qui émancipe des doigts et des corps de femmes. Alors la ressemblance est ici comme le signe d’une sororité magique.

Ettinger écrit aussi : « ma main-coeur signait ce que je pouvais à peine admettre[3] ». J’aime cette main-cœur. Et la main-cœur d’Isabelle.D nous fait tant de présents.

Eva Barois De Caevel, janvier 2023

 


[1]Bracha L. Ettinger, texte issu de Notebooks (2009, 2010, 2016) publié dans Noam Segal (éd.), Bracha Lichtenberg Ettinger, Paris, Radicants, 2022, traduction française d’Étienne Dobenesque, p. 127.

[2]Nicolas Bourriaud, « Introduction »  dans Noam Segal (éd.), Bracha Lichtenberg Ettinger, op. cit., p. 125.

[3]Bracha L. Ettinger, ibid.